Strict Standards: Only variables should be passed by reference in /var/www/vhosts/eda-lille.org/httpdocs/config/ecran_securite.php on line 225 L'état des sols - Environnement et Développement Alternatif

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L’état des sols

dimanche 15 avril 2012 - envoyer l'article par mail - - fontsizeup fontsizedown

Au moment où, à notre modeste niveau, nous « devrions » peut-être concrétiser à Halluin l’incroyable prémonition de Danielle Poliautre à penser que la nature est un atout précieux pour réparer les méfaits des activités humaines, la prise de conscience de la précarité des sols semble s’amplifier à l’échelon mondial.
Un article publié récemment a particulièrement attiré notre attention : le propos est en phase avec nos propres constats et préoccupations concernant la fragilité des sols et la nécessité de leur préservation. D’un côté, cela nous a rassurés sur nos propres ressentis, d’un autre cela pointe l’urgence à être de plus en plus nombreux sensibilisés au problème pour tenter d’inverser une dérive qui pourrait risquer d’être, elle aussi, hélas, irréversible.

« Au secours la Terre disparaît »

Partout, les terres s’épuisent et risquent de ne plus pouvoir nourrir l’humanité : érosion des sols, productions intensives, usage massif de la chimie ou encore progression inexorable du béton des villes et des routes qui stérilise à jamais notre bonne vieille glèbe. La terre est une ressource non renouvelable : les sols se renouvellent grâce à l’altération de roches dures par la pluie, ce qui crée des minéraux meubles – l’argile – qui permettent aux végétaux de pousser. Un phénomène qui se produit sur des millénaires. A l’échelle humaine, la terre est donc une ressource non renouvelable. Entre 200 et 1000 ans sont nécessaires pour former 2,5 centimètres de sols.

- Aux États-Unis en seize années : la profondeur moyenne des sols dans le pays (la couche de terre arable) était de 23 centimètres il y a deux siècles. Aujourd’hui elle se situe à 15 centimètres. Résultat : des terrains autrefois fertiles sont abandonnés.
De nombreuses études lancent l’alarme : dix millions d’hectares de terres arables sont détruits et abandonnés chaque année dans le monde à cause de pratiques agricoles non soutenables écrit David Pimentel, professeur à l’université Cornell aux États-Unis et spécialiste des sols... « Aujourd’hui, 0,27 hectare est disponible par personne (2700 m2). Dans quarante ans, à cause de la perte de terres et de l’augmentation de population, il restera seulement 0,14 hectare par personne soit tout juste 1/6ème d’un terrain de foot »...

- C’est en Asie, en Afrique et en Amérique du Sud, que l’érosion frappe le plus fort : une perte de 30 à 40 tonnes de terreau par hectare par an, environ 17 tonnes par an en Europe et aux États-Unis. Sur tous les continents, cette érosion s’étend bien au-delà de la capacité de renouvellement des sols. L’usage important de produits fertilisants n’est pas tenable à long terme.
En quinze ans, l’érosion des sols a provoqué une baisse de rendements céréaliers de 80 % dans plusieurs régions des Philippines.
La dégradation des sols donnera lieu à une baisse de productivité agricole de 30 %, d’ici vingt-cinq à cinquante ans.

- En France, rares sont ceux qui tirent la sonnette d’alarme. Parmi eux, Lydia et Claude Bourguignon, fondateurs du Laboratoire d’analyse microbiologique des sols (Lams), spécialisé dans les techniques de préservation des sols agricoles.
Selon ces agronomes, l’agriculture intensive a détruit près de 90 % de l’activité biologique dans certains sols cultivés en Europe.
« Les chambres d’agriculture reconnaissent qu’il y a un problème. Elles parlent de "fatigue des sols", pour pudiquement dire "mort des sols" », observe Claude Bourguignon.
« L’état des sols en France, en Europe et dans le monde est assez désastreux. Nous avons connu une chute extrêmement importante. En 1950, il y avait 4 % de matière organique dans les sols. Nous sommes descendus à 1,4 %. On ne peut plus descendre en dessous de ce niveau », prévient Lydia Bourguignon.


Comment en est-on arrivé là ?

Les labours trop profonds entraînent une baisse de la qualité et de la quantité de la matière organique en surface, perturbent la faune et exposent les sols à l’érosion. L’emploi excessif d’engrais chimiques, le désherbage exterminent faune et bactéries.
Les cultures intensives utilisent toute la plante, y compris la tige et les feuilles, et privent les sols de matière organique. L’absence de haies ou de cultures « couverture » qui protégeaient les sols, favorise l’érosion et le lessivage de nutriments de base tels azote, phosphore, potassium... essentiels pour la production agricole.
« C’est un problème plus grave encore que le réchauffement climatique ... un jour prochain, on n’observera pas seulement une chute de la productivité, mais une non-production » prévient Daniel Nahon, professeur de géosciences à l’université Paul Cézanne d’Aix-en-Provence.

À cela s’ajoute l’irrigation, qui sale les sols, la contamination par des métaux lourds, ainsi que le tassement par l’utilisation de machines de plus en plus lourdes, qui peuvent endommager tout l’écosystème. Sans oublier la transformation de terres agricoles en zones urbaines ou commerciales, en autoroutes.


Où sont passés les vers de terre ?

Selon les études états-uniennes, un hectare de terre fertile contient en moyenne 1,7 tonne de bactéries, 2,7 tonnes de champignons et une tonne de vers de terre, qui par leurs mouvements brassent une masse considérable de glèbe. « Une vie foisonnante travaille les sols : sur chaque hectare, dans les 20 premiers centimètres de profondeur, vous trouvez l’équivalent, en poids, de 500 moutons ! » précise Daniel Nahon à ce sujet.
Un chiffre divisé par cinq dès lors que la terre est cultivée et bien plus lorsque les pratiques agricoles ne respectent pas les sols. « Il y a quelques années, on avait déjà atteint le niveau de 100 kg/ha de vers de terre. Un résultat effrayant », s’inquiète Lydia Bourguignon : 10 fois moins que la normale !


L’Inra, relativise ... ... estimant manquer de statistiques solides et de recul

« Il n’y a pas de données qui montrent que la situation empire », considère Frédéric Darboux, chercheur en science du sol dans une des unités spécialisées, à Orléans. « L’érosion, ce n’est pas nouveau : déjà avant la Révolution française, dans les Cahiers de doléances, les paysans s’exprimaient sur ce problème. »

Mais, pour Dominique Arrouays, également chercheur à l’Inra, « il y a effectivement des raisons de s’inquiéter car le phénomène est relativement irréversible même si pour des raisons techniques, nous ne savons pas bien quantifier les baisses de biodiversité liées aux usages agricoles ».
20 % du territoire serait concerné par une érosion trop importante. Le grand Sud-Ouest, la vallée du Rhône ou le pourtour méditerranéen sont les premiers touchés, de même que les vallées limoneuses de Picardie et du Nord. Bref, difficile de savoir, en France, le niveau de gravité de la situation.
Une vingtaine d’unités de l’Inra travaillent sur l’étude de notre humus. Le Réseau de mesure de la qualité des sols (RMQSt) pourra livrer des éléments un peu plus précis à partir de 2018, une fois terminée sa deuxième campagne de prélèvements.
Autre outil : la Base de données analyse des terres (BDAT), qui vise à regrouper toutes les analyses réalisées à la demande d’agriculteurs, sur les teneurs en éléments fertilisants ou l’acidité. « Il faudra une dizaine d’années de plus pour vérifier les tendances », explique Dominique Arrouays.
Trop tard, estime Claude Bourguignon, qui ne mâche pas ses mots : « À l’Inra, ils ont attendu que les sols meurent avant de lancer des programmes de mesures, pour faire des courbes intéressantes. Ils sont parfaitement conscients de ce qui se passe. »
La France est en retard : en Grande-Bretagne, des relevés systématiques des sols sont réalisés depuis 1978 !


Peut-on réparer les sols ?

« Si les mesures sont difficiles, les techniques qui permettent de réduire l’érosion sont assez connues à l’Inra », souligne Frédéric Darboux. À défaut de pouvoir évaluer avec précision le problème, au moins peut-on y apporter des solutions !
Le plus urgent : une révolution culturelle, estime Daniel Nahon. « En France, les agriculteurs écoutent ce que leur disent les ingénieurs, ils ne veulent pas changer de méthode. »
« Dans l’État du Tamil Nadu, en Inde, des vers de terre ont été introduits dans des terres détruites. Après trois ans, la production de thé sur ces terres a augmenté de 35 à 240 %». Aux États-Unis, les chercheurs préconisent les rotations de cultures, la mise en place de brise-vent, de haies, de bandes herbées... : résultat : « Sur 30 % des terres aux États-Unis, on ne pratique plus le labour, facteur important de la dégradation des sols, alors qu’en France cela ne concerne qu’une infime proportion des terres. »


Les solutions techniques ne pourront jamais égaler la complexité des sols

« Des agriculteurs nous demandent ce qu’on peut faire pour leurs terres. Mais quand il n’y plus de faune, de matière organique, on ne peut pas régénérer d’un coup de baguette magique », estime Claude Bourguignon.
« Depuis vingt ans, on est pris pour des hurluberlus. Si on avait agi plus tôt, on ne se serait pas mis en danger. » « Avec les engrais, on ajoute de l’azote, du phosphore, du potassium, mais la plante puise une trentaine de micro-éléments dans la terre, qui sont absents des fertilisants. Et cela coûte très cher de copier les éléments naturels », poursuit Lydia Bourguignon.


Deux thèses s’affrontent...

« L’agriculture n’aurait jamais dû être autre que bio. Avec la Révolution verte, on est retourné au néolithique et à son système de monoculture sur brûlis. On a fait un bond en arrière de 6000 ans en cinquante ans, s’emporte Claude Bourguignon. Il faut aller plus loin avec les connaissances modernes et les techniques anciennes. »
« Si on veut plus de terres arables, il faut gagner sur les terres arides, c’est-à-dire les terres gelées, les terres trop salées et donc inventer des plantes qui peuvent vivre sur ces terres », estime de son côté Daniel Nahon. Il défend la « génétique fonctionnelle » pour « stimuler les plantes ».
Des innovations technologiques qui pourraient aggraver la situation et augmenter les inégalités, au lieu de régler le problème à la source, en ré interrogeant les modes de production agricole. Une fuite en avant, comme souvent, à défaut de prendre soin de la terre ?

Sources _ Pimentel David, Soil erosion : a food and environmental threat, 2006
Claude et Lydia Bourguignon, Le sol, la terre et les champs : pour retrouver une agriculture saine, éd. Sang de la Terre, 2008 et 2010
Daniel Nahon, L’Épuisement de la terre, L’enjeu du XXIe siècle, éd. Odile Jacob, février 2008
David Pimentel , Anne Wilson, Population mondiale, agriculture et malnutrition, WorldWatch Institute
Extraits article Planète-info – octobre 2011