Conférence-débat

Réinventer l’économie locale face aux enjeux sociaux et environnementaux : le rôle des communs

Est-il encore possible d’imaginer des modèles économiques alternatifs, compatibles avec la préservation des limites planétaires ? 

Une voie poursuivie par l’économie critique est celle des « communs ». Ces modes de gouvernance partagée visent à préserver les ressources tout en assurant leur accès équitable.

Ils sont déjà expérimentés sur de nombreux territoires.
Comment les promouvoir et les faire passer à l’échelle supérieure ?  

Scruter des exemples variés de communs locaux, au Nord et au Sud, permet de comprendre comment ils se sont construits sur la délibération collective et les droits d’usage partagés.

Les communs historiques et actuels ont également résulté de luttes contre la privatisation des droits de propriété.

Aujourd’hui, penser des modèles de communs économiquement soutenables est un défi qu’il est possible de relever ensemble.

Une conférence organisée par EDA.

Avec Bruno BOIDIN, professeur d’économie et chercheur au Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques (Clersé) à l’Université de Lille.

Animation : Grégoire Jacob, Président de l’association EDA – Environnement et Développement Alternatif

Accéder à la présentation écran de la rencontre

Compte-rendu de la Conférence-débat

Plus de 70 personnes ont assisté à cette rencontre, introduite par un dialogue entre Bruno Boidin et Grégoire Jacob pour poser les enjeux du rôle des communs avant un temps d’échanges avec les participants.

Quelques repères

Quelques repères sur les tentatives de bifurcation écologique où il s’agit de connaître les faisceaux de droits qu’impliquent l’accès, l’utilisation ou l’exclusion lors de l’usage d’une ressource commune.

Retour au 15ème siècle en Angleterre au temps des seigneurs qui possédaient de vastes domaines dont l’accès était libre et fonctionnait selon un droit coutumier connu et respecté par les usagers. Une pratique encore en vigueur dans de nombreuses régions en Afrique sous forme d’accès aux terres agricoles ou d’élevage, recours aux tontines, une forme d’épargne collective gérée par des règles élaborées en commun et permettant de faire fructifier la ressource avec des usages bénéfiques pour chacun.

Au Kenya, une monnaie locale permet de répondre aux besoins des habitants à partir des ressources uniquement locales avec en arrière-plan ces questions : de quoi ai-je besoin ? Que puis-je donner en échange sous forme d’aide ou de service, ce qui est différent de la notion de troc car la monnaie locale sert d’intermédiaire pour des échanges de proximité.

En Angleterre, c’est notamment au 18ème siècle que les communs ont commencé à être privatisés et soumis aux enclosures, limitant leur accès et le supprimant totalement suite aux appétits du capitalisme. La deuxième vague des enclosures date des années 1980 avec les tentatives radicalement « anti communs » passant par la création de droits de propriété intellectuelle pour breveter, par exemple, des plantes autochtones où qu’elles se trouvent sur la planète, au profit des laboratoires pharmaceutiques privés. Ce mouvement s’inscrit dans la percée du néolibéralisme.

Actuellement nous assistons à quelques retours vers les communs

En Afrique par exemple

Au Nigéria, le « Greenlab » (FabLab à vocation écologique) non marchand permet de fabriquer de petites pièces nécessaires au matériel électrique et informatique sans avoir à les acheter via les marchés mondiaux. Dans le domaine médical, la Drugs for Neglected Disease Initiative a permis d’avancer sur les licences ouvertes de médicaments auxquelles des laboratoires pharmaceutiques sont invités à contribuer, certes pour améliorer leur image et trouver de nouveaux partenaires, mais avec comme résultat de développer des traitements innovants dont l’antipaludéen ASAQ, à faible prix et adapté aux enfants.

Et ici, en métropole de Lille ?

Le club Noé aide les entreprises à bifurquer vers un modèle plus économe en énergie et en ressources naturelles en adoptant l’économie de la fonctionnalité. Celle-ci consiste à passer d’une approche « produit » (augmenter en permanence les volumes vendus) à une approche servicielle (offrir un service plutôt qu’un produit). Ce principe est aussi fondé sur le partage des ressources et des compétences entre unités économiques et renforce la coopération plutôt que la concurrence. La coopérative TILT accompagne des porteurs de projet d’entreprise vers la transition écologique et la Coop des communs est au service du monde économique, marchand ou non marchand, et des acteurs du territoire, pour penser un modèle fondé sur le partage des ressources.

Comment les promouvoir et les faire passer à l’échelle supérieure ?

Quels sont les prérequis pour créer des communs et promouvoir une économie de partage ?

Changer notre mode de gouvernance

Repenser un mode de gouvernance qui est traditionnellement descendant sous l’influence des acteurs publics. Cela passe par un changement de posture, d’une approche top down vers un « territoire apprenant » qui associe, dans des groupes de travail, des acteurs du territoire de façon moins hiérarchisée.

Reprendre les objectifs initiaux de l’économie sociale et solidaire

Savoir partir de l’existant, en s’appuyant sur des structures ou associations qui accompagnent l’émergence des communs et en valorisant les personnes bénéficiant ou participant aux différents modules proposés par l’éducation populaire.

Une indispensable motivation

L’écoute réciproque (« l’agir communicationnel »), savoir trouver les terrains d’entente, savoir résister aux bonnes intentions telles que s’appuyer sur les parties prenantes sans les considérer d’égal à égal, ce qui revient à privilégier l’ascendant des acteurs économiques dominants qui au final continuent à décider.

S’appuyer sur des concepts inspirants qui proposent de revenir à des objectifs fondamentaux pour les humains plutôt que la performance économique. Par exemple, les notions de « santé commune » de Olivier Hamant, proches de celles de « pleine santé » de Eloi Laurent ou « une seule santé ». Ces approches mettent en priorité la santé sociale et environnementale, dont résulte la santé humaine.

Quelques exemples d'initiatives concrètes

Les territoires apprenants se traduisent par une inclusion des citoyens dans la vie de la cité. Par exemple, les groupes de travail citoyen créés sous l’impulsion de la ville de Faches-Thumesnil proche de Lille, ou encore l’expérience Biovallée étudiée par Olivier de Schutter et Tom Dedeurwaerdere dans leur ouvrage « L’Etat partenaire ».

L’expérience Biovallée est née du constat du très mauvais état de la rivière de la Drôme avec la volonté de transformer plus largement la Vallée de la Drôme en associant au projet tous les acteurs du territoire, y compris les élus et les entreprises ce qui a permis une avancée rapide des changements à mettre en œuvre. L’objectif premier était de produire une alimentation de qualité mais il était aussi décidé d’avoir recours à 50% d’énergies renouvelables : le pari est réussi et maintenant, face à l’attrait que représente le territoire, il s’agit de garder un fonctionnement le plus serein et pertinent possible.

Sur quels indicateurs s’appuyer ?

Pas sur le PIB qui promeut toujours plus de croissance, de profits et qui n’a pas été pensé pour mesurer le bien-être. D’autres indicateurs sont possibles, tels que le PIB vert qui est multi critères, dépassant les mesures classiques. Il met en évidence la qualité écologique, la qualité de vie en tenant compte des effets négatifs de l’économie. Mais il existe aussi des indicateurs non monétaires tels que par exemple les indices de santé sociale.

Une expérience récente et délibérative intéressante est l’indice de qualité écologique des territoires proposé pour les Hauts de France et la Normandie. Il s’appuie sur une co-construction d’indicateurs par différents acteurs territoriaux, dans une perspective apprenante.

Extrait des échanges avec les personnes présentes

Plusieurs témoignages complétant l’exposé.

L’existence en France, dans les Alpes, de 150 droits communs offerts depuis plusieurs générations par des familles qui possèdent des terres, en dehors de la gestion traditionnelle avec une transmission sans droit ni titre.

Pour Bruno Boidin, ce complément illustre bien le fait que les communs sont anciens et encore à explorer et s’inscrivent souvent dans des règles originales par rapport au droit de propriété devenu dominant.

La naissance d’une communauté apprenante d’initiative citoyenne portée par l’association Entrelianes à propos de la préservation de l’eau potable des Champs captants au Sud de Lille. En partageant les connaissances sur le cycle de l’eau, la production et la distribution, une compréhension collective des participants les conduit à évaluer l’impact de la prédation technique de la gestion de l’eau et des failles des réglementations et à construire, ensemble, un autre mode de gestion et le mettre en œuvre.

Pour Bruno Boidin, cette expérience montre la nécessité de penser des démarches de construction de communs qui s’appuient sur les usagers et pas seulement sur les experts et les administrations en charge de ces questions.

Le retour de l’économie des communs c’est aussi celui de l’économie sociale et solidaire, il conviendrait de revenir à ses fondamentaux.

Bruno Boidin pense qu’en effet, l’économie sociale et solidaire (ESS) telle qu’elle avait été conçue a été en partie détournée par l’économie dominante basée sur la propriété, le pouvoir économique et la prédation. Il convient alors de différencier ce qui, dans l’ESS, relève toujours des valeurs historiques et ce qui a été déformé par le secteur marchand (entreprises « à impact » etc.).

Passer à l’action : c’est ce que Louis Gaveriaux a réalisé à HEM près de Lille en créant la ferme du partage, un tiers lieu nourricier où les maraîchers produisent des denrées bio sans être propriétaires des terres, qui selon les récoltes et besoins sont transformées sur place dans un espace dédié. De même le hangar, les outils divers, la camionnette sont partagés selon bien-sûr un planning établi collectivement.

Dix personnes assurent la gouvernance du lieu. Mais reste la question du passage à l’échelle supérieure de toutes ces initiatives.

Bruno Boidin considère que cette question est en effet cruciale et complexe. Les communs sont d’abord des expériences locales qui fonctionnent parce qu’il y a une proximité entre leurs participants. A une échelle plus vaste, les économistes des communs (Elinor Ostrom, Benjamin Coriat, Fabienne Orsi…) considèrent que les protagonistes défendent des positions qui divergent, empêchant la construction de communs sauf dans de rares cas.

Autres initiatives :  le foncier, un commun, le bâti, un usage

  • Le travail sur le Bien Être Territorial (critères et indicateurs) coordonné par l’ADULM et mené avec de nombreux partenaires dont le Conseil de développement.
  • Un projet européen intitulé Upcyccling Trust dont HABITER2030 est un des partenaires.
  • Le sujet Community Land Trust/Bail réel solidaire actuellement testé sur la rénovation d’habitat à Lille Petit Maroc et dans 4 autres démonstrateurs en Europe.
Bruno Boidin, professeur d’économie et chercheur au Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques (Clersé) à l’Université de Lille.
Grégoire Jacob, Président de l’association EDA et Bruno Boidin.

PARTAGER

À PROPOS DE L’ASSOCIATION EDA

Inscrivez-vous à notre Newsletter, recevez notre journal trimestriel et soyez informé de nos futures conférences.

* indique "obligatoire"
EDA - logo
Contact

Siège social :
MRES
5 rue Jules de Vicq
59800 LILLE

Privacy Preference Center