Synthèse de la conférence débat d'Arthur Keller, organisée par EDA le 27 janvier 2022

Survivre demain, c’est comprendre dès aujourd’hui les causes d’une situation qui, à l’évidence, se dégrade rapidement. Depuis 1950 une accélération continue des activités humaines, sans se soucier des limites à ne pas dépasser, a permis de répondre aux besoins d’une population en constante croissance entrainant des impacts de plus en plus néfastes pour l’environnement à savoir l’artificialisation des sols, la pollution des eaux, toujours plus de rejets de Gaz à Effets de Serre, l’acidification des océans…

D’après les études dites « safe operating space » il y a 9 limites à ne pas dépasser et déjà 5 d’entre elles le seraient à tel point que l’habitabilité de la planète est remise en question à court terme c’est à dire d’ici à 20/30 ans. Les publications les plus officielles prouvent qu’il y a lieu de se faire du souci.

Les tensions s’accélèrent pour toutes les matières premières et le pétrole occupe la première place. Actuellement nous en avons besoin pour vivre et le stock mondial s’amenuise même avec le recours à davantage d’énergie pour extraire le gaz de schiste ou atteindre des gisements plus difficiles d’accès. L’environnement naturel, les populations locales subissent  les conséquences néfastes des prélèvements de cuivre ou du lithium au Chili, du sable marin nécessaire à la fabrication du béton : la Chine a produit une fois et demi plus de béton que les États Unis pendant tout le 20ème siècle. A Dubaï, la tour Burg Khalifa de plus de 850 mètres de haut a été réalisée à partir de sable australien au détriment de vastes espaces littoraux littéralement spoliés et surtout ravagés. Au Sahara occidental ce sont les stocks de phosphore nécessaire à la fabrication d’engrais qui seront épuisés d’ici quelques années. Il est indispensable d’anticiper la diminution des réserves de ressources non renouvelables et de s’organiser dès à présent.

Les déchets plastiques sont partout au point que nous ingérons l’équivalent d’une carte bancaire par an sous forme de minuscules particules. Les fleuves et rivières les transportent partiellement vers les mers et les océans et leurs eaux en sont remplies mais, en plus, elles polluées tout au long de leur parcours par des rejets domestiques, industriels et surtout chimiques…

Si la température augmente de 2°, 99% des coraux ne résisteront pas au réchauffement des océans. Les glaciers fondent plus rapidement que ne le prévoyaient les études menées par le GIEC. La montée des eaux de mer entraine la salinisation des nappes souterraines proches du littoral mais oblige surtout les populations à s’éloigner des côtes comme c’est déjà le cas au Bangladesh….

Les animaux sauvages sont en voie de disparition : seuls 4% d’entre eux survivent. On assiste à un effondrement du vivant et au rapide déclin du nombre de vertébrés. L’agriculture ou  plutôt l’agro-industrie travaille contre le vivant !

L’empreinte écologique est supérieure à ce que la terre peut endurer : les pressions exercées par les activités humaines vont au-delà de ce que la faune et la flore peuvent supporter. Nous transformons la nature en déchets.

Les alertes se multiplient et les solutions proposées sont dérisoires car chacune d’elles ne concernent le plus souvent qu’une catégorie de déchets mais toutes les solutions additionnées restent insuffisantes. En traitant séparément les problèmes posés, nous déplaçons les problèmes sans remonter à leur source.

Prélever davantage de matières premières est impossible car la raréfaction est là, polluer davantage mènera à l’asphyxie, les pénuries engendreront la déstabilisation, les conflits, les guerres, les cyberattaques.. Les systèmes financiers misant sur le court terme et s’appuyant sur des modèles classiques d’il y a deux siècles sont obsolètes.

Même le rapport Bruntland qui en 1987 est apparu comme innovant est inadapté à la situation actuelle car le terme « durable » doit être interprété comme le fait de maintenir en l’état le capital naturel actuel pour transmettre aux générations futures au moins autant de capital naturel que celui dont nous disposons aujourd’hui.

En 1828 Jean Baptiste Say écrivait « les ressources naturelles sont inépuisables car sans cela nous ne les obtiendrions pas gratuitement. Ne pouvant ni être multipliées ni épuisées elles ne font pas l’objet des sciences économiques ».

Cette approche reste hélas encore valable dans les modèles utilisés aujourd’hui : le volet inépuisable des ressources naturelles n’est pas pris en compte et donc pas intégré au système de croissance « ad vitam aeternam » qui reste donc toujours possible, sans limites s’appuyant sur le capital hommes/machines interchangeable. Quand l’homme ne peut agir c’est la machine, le robot, qui fait à sa place et vice-versa ce qui laisse croire qu’il y a une solution à tout. Or ce n’est plus possible car ce système appliqué au capital naturel n’est plus envisageable. L’exemple des arbres coupés massivement pour répondre aux besoins ou spéculations d’aujourd’hui illustre ce propos car il est évident que la durabilité d’un tel comportement finira par atteindre ses limites même si de nombreuses années ne s’écoulent avant que tous les arbres de la planète n’aient disparus !

Il y a peu de recherches qui intègrent la limite c’est à dire ne pas prendre plus que ce que la planète peut donner. Nous sommes encore dans l’illusion que la technologie apportera les réponses attendues. C’est sans doute partiellement vrai et d’ailleurs cela conforte une fuite en avant rassurante pour ceux qui conçoivent des projets tels que le développement des voitures autonomes, la 5G, ITER projet pharaonique s’il en est qui ambitionne de produire de l’électricité grâce à la fusion nucléaire…   autant de situations qui concrétisent la confiance absolue dans la science et le rôle prometteur des innovations.

En réalité  c’est la perception des problèmes qui doit changer plutôt que l’outil à utiliser : quand le seul outil est le marteau le seul problème c’est le clou !

La technologie dépend surtout de l’extractivisme. On extraie, on utilise et on jette en oubliant de tenir compte des rejets de gaz à effets de serre-GES. Dans cette spirale, croitre avec moins d’énergie est impossible, comme faire davantage d’économies, comme générer moins d’impacts sur les milieux car un PIB qui croît requiert plus d’énergie ! Décarboner totalement n’est pas faisable juste améliorer les process l’est. PIRE des centrales à charbon sont encore en construction pour maintenir l’incontournable croissance !

C’est le cadre qu’il faut changer : il faut diminuer les flux d’énergies et de matières.

Tant que la croissance restera l’objectif prédominant même si nous passons à 50% d’énergies renouvelables, si nous réussissons à réduire drastiquement les rejets GES.. c’est à dire à résoudre un problème sans gêner le système qui l’engendre cela ne marchera pas.

L’idée de freiner de ralentir pour éviter le point de chute fatal reste théorique : une fois les seuils franchis et beaucoup le sont il sera trop tard alors il faut sauter du véhicule en marche !

Seule une réinvention culturelle permettra de trouver des réflexes de survie et  des solutions mais à quoi ?? pour faire durer encore un peu le système actuel en rétrécissant les possibles ?

Face à la perte des repères c’est une construction collective de sens qu’il va falloir élaborer pour que de nouveaux récits naissent. Quand il y a de graves pénuries ceux qui survivent sont ceux qui s’entraident mais le risque est que cela ne dure pas à l’épreuve des problèmes à résoudre qui émergeront forcément ! Il faut trouver un équilibre entre être solidaire avec le vivant (la nature), et les autres êtres vivants, multiplier les manières de s’y prendre, faciliter la création de nouveaux imaginaires collectifs inspirants et lucides, donner envie, reposer les problèmes .. pourquoi fait-on cela maintenant ? Quels sont les risques à prendre pour entrer en résistance ?

Les changements ne viendront pas des dirigeants c’est en tant que citoyens et non en tant que consommateurs qu’il faut se changer soi-même. Nous sommes tous responsables de l’avenir et c’est une œuvre collective avec des responsabilités individuelles et de nouvelles règles à adopter, à faire émerger en gardant le meilleur de ce que nous savons faire : la permaculture par exemple sans intrants à base de pétrole, sans machines lourdes, sans subventions, sans main d’œuvre à bas coûts venue d’ailleurs, sans recours à une technologie prédominante qui s’avère être un système périmé

Nous entrons dans la sphère du Faire

Il y aura inévitablement de la colère, de la révolte, des frictions frontales avec ceux qui ne voudront pas que cela bouge. C’est une guerre des imaginaires qui est déclarée : changer n’est pas rétrograder, c’est se désenliser, prendre des risques face au rétrécissement des possibles, c’est promouvoir, inventer une remise en question active du système existant, c’est oser et ne surtout pas attendre qu’un leader le fasse. Même si quelques élus courageux tentent d’amorcer quelques changements, ils sont limités par la durée de mandats souvent de court terme.

L’enjeu aujourd’hui dépasse largement celui de toutes les guerres du passé car c’est de l’habitabilité de la planète dont il s’agit. La force des citoyens viendra de leur capacité à agir en réseaux pour en premier lieu arrêter les puissantes multinationales prédatrices qui ne voient que leurs intérêts privés au détriment de l’intérêt général : il faut changer radicalement un système qui génère de l’inertie en s’auto-organisant pour retarder les échéances et continuer à spéculer tant que c’est encore possible.

Pour éviter l’irréversible effondrement qui se profile, il faut garantir le maintien des fonctions vitales, c’est-à-dire la production locale de nourriture, la protection des ressources en eau, l’usage a minima des ressources non renouvelables et de l’énergie. Humains et sociétés humaines doivent être en équilibre au sein d’un environnement naturel lui-même en équilibre très précaire.

Constituer des stocks collectifs gérés en coopératives citoyennes pour garantir à chacun l’essentiel ? Protéger en priorité le foncier nourricier ? Garantir l’entraide avec le reste du vivant ?

Tout projet de changement radical génère un rapport de force et se heurte en premier lieu à l’opposition des puissants !

Au lieu de parler résilience c’est de reliance dont il s’agit. Qu’est-ce ?

Vivre les uns avec les autres avec les laissés pour compte, les plus vulnérables, ceux avec qui on ne communique pas, ne travaille pas, ceux que l’on n’aime pas… la survie est à ce prix. Cela nécessite de créer un écosystème avec tous : relais, ambassadeurs pour faciliter la communication, penseurs, inspirateurs, organisateurs, facilitateurs « en capacité » de faire … se mettre d’accord sur l’essentiel… choisir de travailler en tant que quoi ? avec quel niveau de radicalité ?… tolérer la pluralité des opinions.. Écouter est déjà un premier jalon, accepter de discuter c’est mieux.. se demander ce que sont nos atouts, nos richesses, nos envies mais aussi nos peurs, les limites de notre avenir ?… faire naître des espoirs lucides… vivifier notre collectivité et la nature… tendre vers l’autosuffisance territoriale a minima pour tout ce qui est vital…

c’est la clé : déclic ou déclin ?

Extraits de questions des participants et des réponses du conférencier

L’augmentation démographique pose-t-elle problème ?

Arthur Keller : Plutôt que de parler de nombre de personnes c’est de niveau de vie dont il est plutôt question car pour répondre aux besoins des pays riches c’est la surpêche, les déforestations, la disparition des animaux sauvages, l’artificialisation massive des sols. Les petites villes peuvent bénéficier de ceintures maraichères et de productions nourricières locales mais pour les grandes villes, les mégapoles les flux sont nécessaires pour assurer les approvisionnements en énergie, nourriture… En certains points il y a trop de monde face à la bio capacité c’est évident.

Malgré mes efforts pour convaincre de la nécessité de stopper la course à la croissance, je me heurte à une incompréhension générale et à un immobilisme conscient  justifié par cet argument incontournable : des solutions vont être trouvées

Arthur Keller : Dire les choses ne suffit pas – il est impossible de convaincre beaucoup de monde, de changer de cap.. de faire le deuil d’une certaine vision de l’avenir tel qu’espéré.

Il faut anticiper la survenue du point de bascule dont on ignore le moment en préparant des alternatives, un début de plan B, en rendant les projets inspirants, en s’appuyant sur un relais pour déclencher le sursaut, le déclic mais pour cela il faut préparer la mèche qui générera l’étincelle.

Dès à présent il faut documenter tout ce que l’on fait – ne surtout pas écouter ceux qui font croire qu’ils ont la solution – filmer les discussions, entendre les « trop tard » « c’est foutu » mais avancer et consigner les propositions pour consolider la branche de secours sur laquelle s’accrocher.. cela prendra du temps

La croissance est inscrite de manière officielle  dans les documents administratifs tels les PLU.. or l’atout des citoyens c’est leur connaissance intime des territoires, ses faiblesses, ses atouts.. il faut permuter les rôles ! Les territorialistes sont sur la viabilité ici, maintenant, quelque part..

Arthur Keller : Oui l’idée des bio-régions est intéressante car c’est une réorganisation des territoires  mais une vraie résilience par petits groupes reste compliquée – l’envie de croissance est tenace car on lui a attribué tout ce qui est positif avec comme totem indicateur le PIB ! Le décroissance quant à elle est synonyme pour beaucoup de folie, du fait d’irresponsables. Or ce n’est pas une récession c’est comment organiser une descente énergétiqe et matérielle sans que cela ne conduise brutalement à une casse socio-économique

N’y a t-il pas un risque de mise à mal dans le long terme de la gestion des stocks collectifs si la pénurie se profile ?

Arthur Keller : Il faut éviter de tendre vers l’autarcie et organiser une interdépendance entre territoires via des réseaux – actuellement nous vivons dans un marché mondial où chaque pays s’est spécialisé dans la production d’un seul produit et achète le reste dont il a besoin puisque le pétrole peu cher permet les transports – c’est pourquoi nous dépendons des autres et nous fermons les yeux sur des pratiques que nous réprouvons. Tout est verrouillé. La réindustrialisation s’impose malgré les pollutions qu’elle entraine et que nous avions pris l’habitude de délocaliser. Retrouver des variétés adaptées aux terroirs et non des produits uniformes  – retrouver 50% de nos productions et une solidarité entre territoires

Propositions pour conclure

La sobriété on l'organise, la pénurie on la subit

Deux organismes ont fait des recherches avec des propositions concrètes sur lesquelles s’appuyer : Shift project et Negawatt. Cette association a notamment proposé des scenarii très documentés sur la mise en œuvre de la transition énergétique mais aussi la transition agroalimentaire ce qui est tout à fait nouveau.

Promouvoir un changement radical c’est s’exposer à des résistances, des critiques, des difficultés, voire des menaces. Cela demande de la patience et de la stratégie. Il faut des personnes à l’intérieur de l’ancien système et d’autres à l’extérieur déjà. Les lanceurs d’alerte sont trop souvent menacés mais c’est grâce à eux que seront activés les leviers d’une remise en question et d’une entrée en résistance pour éviter le mur fatal.

La conférence ayant été filmée, vous pourrez l’écouter prochainement sur notre site.

Nous comptons  donner suite à cette conférence en contactant toutes les personnes inscrites à cette soirée et en organisant une rencontre  à la MRES 5 rue Jules de Vicq avec cet objectif :

Et maintenant, que commençons nous à faire ?