EDA et le nucléaire : historique d'un parcours atypique


jusqu'en 2011 : date de l'accident de Fukushima
Anita Villers – association EDA

Dès 2007, représentant régulièrement EDA lors des diverses rencontres, je me suis attachée à rédiger un compte-rendu pour partager les informations dont je bénéficiais et éventuellement organiser un événement à l’intention des élus régionaux mais aussi  des habitants pour qu’ils soient au fait de la nécessité d’envisager  en période de sûreté et donc de manière sereine la gestion d’une situation post-accidentelle nucléaire.

2009 : colloque organisé par EDA le 4 décembre 2009 à Lille

J’avais accumulé beaucoup d’informations. Tous les habitants du territoire français sont à moins de 200 km d’une centrale nucléaire et peuvent donc être concernés par les conséquences d’un accident nucléaire et ce sont les élus qui seront en première ligne pour gérer les territoires à long terme.

Notre participation aux travaux du CODIRPA nous a conduits à rédiger de nombreuses remarques concernant la transversalité à exercer entre les différentes thématiques abordées. Nous avons pointé parfois le manque de pragmatisme de certains dispositifs. Souvent nous avons été entendus et nos propositions ont été intégrées dans les rapports. Nous avons bien sûr insisté sur la nécessité de préparer les opinions à une éventualité post-accidentelle car il est évident que sans l’adhésion des habitants aux mesures qui seront à prendre, le déroulement de la gestion post accidentelle sera compromis avec, pour le long terme, des conséquences irréversibles qui auraient pu être évitées pour la santé des personnes habitant les zones concernées, même si l’on sait par ailleurs que l’environnement, quant à lui, sera irrémédiablement pollué.

Certes INFORMER est la mission de l’Autorité de Sûreté Nucléaire mais il nous a semblé que l’information pouvait aussi être le fait de citoyens engagés. Nous avons alors envisagé de parler de la gestion post-accidentelle nucléaire même à Lille !

En effet, pour beaucoup, la métropole lilloise n’est pas concernée puisque la centrale est à Gravelines, soit 80 Km ! C’est tout le problème de l’appropriation de la notion de risque. Ceci est valable pour tous les risques et davantage encore pour le risque nucléaire ! Tchernobyl est considéré comme une catastrophe majeure mais dans les opinions, la notion d’accident nucléaire en France reste encore largement « inconcevable ».

C’est pourquoi il nous a semblé opportun, à l’heure où les collectivités rédigent leurs Plans Communaux de Sauvegarde d’informer en organisant un colloque à l’intention :

  • des élus pour évoquer les responsabilités qui leur incomberaient à long terme en cas d’accident nucléaire pour gérer un territoire contaminé
  • des citoyens pour leur permettre de se préparer à affronter une situation irréversible et s’approprier les mesures à prendre dans un contexte nouveau, en apparence serein mais pourtant hostile car la radioactivité reste invisible mais présente pour longtemps.

Sortir du silence, entrer dans la transparence et le dialogue

L’implication des citoyens et des acteurs locaux dans la gouvernance des risques majeurs.

Il nous a fallu une année pratiquement pour pouvoir l’organiser : expliquer notre intention, convaincre les élus régionaux de l’importance d’aborder une question très « tabou », du domaine réservé de l’État et de l’opérateur EDF et autre CEA.

Il n’a pas été facile non plus de convaincre les membres militants du Réseau Sortir du Nucléaire de l’importance qu’il y a à évoquer la gestion post-accidentelle.

Même si, comme eux, nous militons pour les alternatives au nucléaire et surtout la sortie progressive du nucléaire, les 58 réacteurs sont présents sur le territoire et vieillissent. Le problème des déchets qui s’amoncellent n’est pas résolu. Les transports restent source potentielle d’accident,  autant de raisons pour anticiper au mieux des conséquences qui pourraient s’avérer très graves surtout  si personne n’y est préparé par refus de certaines entités d’envisager une telle situation et d’en parler !

Plus de 100 personnes ont participé à cette journée et les échanges avec les intervenants ont été courtois, riches : ils ont révélé la nécessité de poursuivre ensemble sur un thème aussi ardu, abordé pour la première fois en France de cette manière.

L’accident de Fukushima en 2011 donne hélas du crédit aux propos d’EDA sur la nécessité d’anticiper une situation irréversible de long terme vers laquelle il est difficile de se projeter.

Voir l’article “Colloque : La préparation au post-accidentel nucléaire”

L’après colloque

Cette rencontre a posé question aussi bien au sein du monde politique qu’associatif :

  • difficultés pour les politiques de dire qu’ils découvrent pour la plupart d’entre eux les nouvelles responsabilités qui leur incomberont pour gérer une situation post accidentelle nucléaire dès la phase d’urgence terminée
  • peur voire « metapeur » (peur d’avoir peur) pour nombre d’entre eux de prendre un risque politique en affrontant celui réel d’un éventuel pépin ou encore la peur que pourraient nourrir les citoyens qui leur ont délégué les « responsabilités » ?
  • difficultés pour certaines associations d’accepter qu’une association évoque le post accidentel alors que, pour elles, c’est le rôle de l’Autorité de Sûreté Nucléaire, missionnée par l’État et non celui d’une association locale, même légitimement informée.

Elle a néanmoins permis de parler d’un risque jusqu’ici tabou, faisant partie du secret lié à une industrie bénéficiant d’un statut qui lui était propre en quasi monopole de la production d’électricité nucléaire.

L’attentat de 2001 aux États-Unis a montré au grand public que l’éventualité d’un accident est « possible ». Cela  a amené l’État français à confier au Secrétariat Général de la Défense Nationale la préparation d’une gestion post-accidentelle et c’est l’Autorité de Sûreté Nucléaire qui a été missionnée pour ce faire.

La multiplication des incidents au sein d’un parc important de réacteurs vieillissants a convaincu les responsables de la sûreté et de la gestion des risques qu’il fallait informer et former « en période de sérénité » les acteurs nationaux et locaux. Ce sont eux qui se trouveront concernés au premier plan et devront s’impliquer pour gérer une situation de crise post-accidentelle avec ses aléas, ses contraintes et des responsabilités qui n’ont,  jusqu’ici,  pas toujours été clairement définies.

La nécessité d’anticiper les actions à mettre en place sont d’autant plus indispensables que les acteurs potentiels n’ont pas la moindre notion des étapes  à envisager : phase d’urgence, phase de transition et surtout long terme… pour une pollution invisible mais aux conséquences irréversibles.

Face à l’ampleur des problèmes qui vont se poser à tous niveaux (spatiaux, temporels mais aussi  dans la répartition des responsabilités des acteurs, il est impératif qu’une information claire, précise soit largement diffusée, expliquée en amont de tout incident voire accident. Les exercices qui ont eu lieu sur certains sites nucléaires ont révélé l’absence de dispositifs organisés, notamment le lien entre « services internes » et « services extérieurs » aux centrales, tels les services de santé par exemple qui sont indispensables s’il y a éloignement même de courte durée…

Il faut porter une grande attention à l’information de tous, à l’utilisation d’un langage commun avec évaluations régulières des dispositifs et surtout vérification de la présence  des personnes formées/informées pour que les futurs passages de relais se fassent au mieux. La méconnaissance des enjeux et de la répartition des responsabilités au sein des territoires concernés par la crise dès la phase d’urgence aura des conséquences  aggravantes sur la suite des opérations ! Face à la panique, à l’émotion provoquées par un accident, « approximation et  hésitations de la part des personnes responsables, des relais » seront d’autant mieux surmontées qu’il y aura eu anticipation /exercices/bilans..  en amont.

Au niveau national

L’ASN Autorité de Sûreté Nucléaire, l’IRSN Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire souhaitent poursuivre leurs travaux avec EDA car l’initiative lilloise reste unique concernant l’information à propos de l’importance que revêt l’Implication des citoyens et des acteurs locaux dans la gouvernance des risques.

Par ailleurs, l’ANCCLI Association Nationale des Commissions et Comités Locaux d’Information a sollicité EDA pour participer à un nouveau groupe de travail en relation avec les travaux menés au niveau européen sur le thème de la montée en compétence des citoyens, application de la convention d’Aarhus, volet nucléaire.

Nous avons donc rejoint le groupe de travail piloté par l’IRSN et l’ANCCLI préparant un outil qui s’appuierait sur la cartographie locale et permettrait aux élus, techniciens de visualiser de manière concrète les impacts potentiels d’un accident et surtout la déclinaison des réponses à apporter. Les associations associées à la présentation de l’outil pourraient alors relayer les informations auprès des habitants dans une démarche préparatoire à une situation accidentelle.

Au niveau local

Au sein de LMCU Lille Métropole Communauté Urbaine les risques ne faisaient pas l’objet d’un service dédié : ils étaient abordés au sein de chaque domaine de compétence. Dans le cadre de la réorganisation des services, un chargé de mission venait d’être nommé lorsque nous préparions le programme du colloque. Il a tenu à participer et s’est engagé entre autres sur le volet risques liés aux transports dangereux, dont ceux de déchets ou sources nucléaires.

Le premier projet « post colloque » proposé par EDA était donc de poursuivre l’information auprès des acteurs locaux de la communauté urbaine de Lille à partir d’un scénario d’accident d’un véhicule transportant des sources nucléaires dédiées à un laboratoire et survenant sur l’un des axes qui la traverse de part en part.

Quelles conséquences sanitaires, environnementales ? Quelles réponses apporter ? Comment gérer à moyen et long terme ? Quelle serait la répartition des responsabilités ?

La problématique des accidents de transport de matières nucléaires est souvent évoquée lors de diverses commissions CODIRPA ou IRSN/ANCCLI. Ce thème a été abordé dans la région de Montbéliard mais il n’y a pas d’étude à proprement parler.

Le projet lillois constituait un premier test destiné à être reproductible en d’autres  points du territoire concernés par les transports de matières et déchets radioactifs par route ou rail essentiellement.

EDA espérait que Lille Métropole pourrait devenir « pilote » sur ce volet particulier d’une gestion post-accidentelle liée à un accident de transport de sources nucléaires et a tenté de convaincre le responsable « risques » de la Communauté Urbaine de participer à sa création, sans succès :  c’était sans doute « brûler des étapes ».

Certes, LMCU envisage de se pencher sur la problématique des transports dangereux  mais souhaite aborder cette question d’abord par une approche globale  pour  les identifier au sein d’un flux routier très dense et, dans un second temps, étudier comment gérer les risques en fonction de la fréquence du passage de flux de matières dangereuses. C’est un cabinet spécialisé qui aurait la mission de réaliser le bilan des flux. Ensuite seulement la question d’une gestion post-accidentelle pourrait être envisagée.

L’association n’a donc pas pu avancer sur ce point précis. Cependant, dans le cadre de demi journées de formations/informations sur la thématique « gestion des risques » destinées aux élus locaux et organisées prochainement par LMCU, il est prévu qu’EDA intervienne et évoque « entre autres risques », les risques liés aux transports de matières nucléaires… Pourquoi pas alors avec l’aide de l’ANCCLI et de l’IRSN proposer de tester le futur outil sur le volet particulier des conséquences d’un accident routier ?

2011 : l’accident de Fukushima renforce la prise de conscience : un accident est possible !